-
Stella ?
Génial. Je détestais cette infirmière avec son
air de cruche, et qu’est-ce qu’elle me
voulait ?
-
Quoi ?
Apparemment, elle avait senti mon agacement. Tant
mieux !
-
Le…le Docteur Bertrand voudrait te
voir…
-
Et y peut pas venir par
lui-même ?
J’avais décidé de la mettre dans une situation
délicate, et j’avais
réussi !
-
Je suis désolée…mais il insiste pour te voir dans son
bureau.
Je
soupirais largement avant de repousser les couvertures de mon lit.
J’avais souvent froid dans cet hôpital. Puis je suivis
l’infirmière qui empreinta l’ascenseur. Je traînais les
pieds, et descendis ma courte chemise de nuit sur mes cuisses.
L’idée de me retrouver seule dans un bureau avec un homme
(aussi docteur soit-il) ne me plaisait pas vraiment. Enfin, mon
guide toqua à une porte. Probablement le bureau de Mr
Bertrand…
-
Entrez ! Tonna-t-on.
L’infirmière s’effaça pour me laisser passer,
ce que je fis à contrecœur. Le médecin se tenait debout
derrière son bureau où régnait un parfait fouillis. Dans toute la
pièce, il y avait des dizaines d’étagères, avec des tiroirs
ouverts d’où dépassaient une paperasse écrasante. Je
reportais mon attention sur Mr Bertrand. Il était débraillé, la
chemise dépassant du pantalon, les lunettes
négligemment posées
sur le nez, l’air dépourvu, il souriait maladroitement.
C’est alors que je compris que nous n’étions pas seuls
dans le bureau…
En
effet, il y avait un autre homme, âgé certainement de la
quarantaine. Dans un costume noir trop serré et une cravate, noire
aussi. Son crâne était largement exposé à la calvitie, et il avait
de grosses lunettes d’un goût esthétique vraiment dépassé.
Immédiatement, je l’ai détesté. Il s’avança tout de
même en tendant la main vers moi. J’avoue que j’eus un
instinctif mouvement de recul.
-
Mlle Jaimond ! Je me présente, Michel Martin, juge pour
enfants.
Ce
que j’entendis ne m’encouragea pas à lui serrer la
main, pourtant, il semblait attendre que je le fasse. Comme je
croisais les bras sur ma poitrine, il
renonça.
-
Asseyons-nous, poursuivit-il, Mr Bertrand a accepté que je gère cet
entretien dans son bureau.
Ce
dernier hocha la tête et proposa une chaise au monsieur en noir,
puis à moi. Mais je ne m’assis pas. J’attendais, les
bras croisés. Et je regardais ces deux hommes qui
m’observaient, incrédules devant mon manque de politesse.
Dans une situation normale, j’aurais rougi et je me serais
assise en bégayant une excuse. Mais je n’étais pas
dans une situation normale, j’avais perdu mes parents,
faisant ainsi définitivement une croix sur mon enfance.
Et sur ma peur de la
société. Rien ne pourrait jamais m’arriver de
pire.
-
Bien, fit le petit homme en costume noir en saisissant une mallette
noire. Nous allons devoir parler de votre avenir, si vous le voulez
bien.
C’est ça. J’aurais l’air fine de
refuser !
-
Toutes les choses que j’ai à vous dire ne seront, je le
crains, guère agréables à entendre.
Il
sorti un mouchoir en tissu de sa poche et essuya quelques gouttes
de sueur faisant luire son crâne à moitié
chauve.
-
Ce que je vous demande, c’est de ne pas y aller par quatre
chemins. Sifflais-je.
Mr
Martin redressa la tête vers moi, visiblement surpris de
m’entendre prononcer des mots. Oui, ça
m’arrive même à moi de parler, cher
monsieur !
-
Mais que…
-
Je veux que vous m’annonciez ce que vous avez à me dire sans
faire mille courbettes. J’ai perdu mes parents, alors
j’aimerais qu’on soit sincère avec moi et qu’on
arrête de me traiter comme une
gamine.
Bizarrement, j’avais prononcé tout ça d’une
traite, et sans avoir la voix qui tremble. Le plus troublé,
c’était encore monsieur Martin, qui me dévisageait sans
comprendre la tirade que je lui avais lancée. Quand au docteur
Bertrand, il m’observait, comme si j’étais un légume au
cerveau développé dont on aimerait bien réaliser une étude
approfondie. Désormais maîtresse de la situation, je m’assis
la tête haute, supérieure. J’étais au-dessus
d’eux.
-
Je vous écoute, monsieur.
Il
resta silencieux quelques instants, puis il se reprit. Je
l’avais agacé, et il décida d’être direct et
froid.
-
Nous avons plusieurs formalités à régler, comme par exemple, votre
placement en foyer d’enfants.
Je
n’en croyais pas mes
oreilles.
-
Je ne suis plus une enfant, je vous l’ai
d…
-
Au yeux de la loi, vous êtes un enfant tant que vous n’aurez
pas atteint la majorité !
-
Je m’en fiche de la loi ! Il me reste bien de la famille
chez qui je peux habiter !!!!
-
Non.
Cette réponse m’exaspéra, et j’étais à deux
doigts de lui foncer dedans.
-
J’ai quand même le choix de vivre chez des gens de ma
famille !!!
-
Nous ignorons tout de vos parents.
Je
ne comprenais pas ce qu’il disait. Je ne comprenais pas et ça
m’énervait, je voulais qu’on m’explique,
qu’on se justifie, et non qu’on me traite comme un
petit objet à qui on parle
mal !
Pendant ce temps, Monsieur Martin et le Docteur Bertrand se jetaient
des coups d’oeils entendus.
-
Elle ne sait rien. Dit simplement le Docteur pour ma
défense.
Le
magistrat hocha la tête. Il semblait d’accord, et moi je ne
comprenais toujours pas.
-
QUOI ?
Hurlais-je.
J’avais perdu mon calme et le peu de raison qui me
restait. J’étais complètement hystérique. Après tout, je
voulais juste des réponses !
-
Mlle Jaimond. Vous êtes une enfant
adoptée.
Je
n’ai rien dit, mais les larmes on jailli de mes yeux. Les
deux hommes étaient silencieux. Alors d’un bond, je me levais
et me jetais sur la porte d’entrée. Ils n’eurent pas le
temps de réagir que j’étais déjà dehors. La vitre de la porte
se brisa lorsque je la claquais violemment. C’est à ce
moment-là que j’ai commencé à courir. Je courrais comme une
malade dans un hôpital rempli de gens malades. Mais nous ne
souffrions pas de la même manière. Je me demandais qui avait le
plus mal. Les gens atteints physiquement, ou
moralement…
Je
courrais droit, les pieds nus. Les infirmières qui me voyaient
passer essayaient de me retenir par le bras, la chemise, mais je
les giflais sans ménagement pour les écarter de mon chemin.
Soudain, un choc. Je roulais à terre, me recroquevillant sur
moi-même. Je pleurais à chaudes larmes, et c’est alors que
j’ai entendu cette voix :
-
Stella.
Immédiatement, je me blottis contre le garçon blond, dans
l’attente d’un peu de réconfort. Il me recueilli dans
ses bras que tout à coup je ne trouvais plus frêles, mais
sécurisants. Il émanait de lui une telle force que je
m’abandonnais contre son corps, sous le regard des gens dans
le couloir. Ils semblaient à la fois choqués et émus, mais en même
temps, je me fichais bien d’eux. En cet instant,
j’avais trouvé quelqu’un qui se préoccupait vraiment de
moi.
Après avoir passé des minutes à me consoler, il me
souleva et me soutint dans ses bras. D’un pas lent et
clopinant, nous regagnîmes ma chambre où il me coucha dans mon lit
et me recouvris de couvertures. Il s’assit près de moi et
resta à mes côtés jusqu’à ce que je
m’endorme.
Plus tard, j’émergeais brusquement du sommeil en
entendant des bruits devant la porte de ma chambre. On
disait :
-
Laissez-moi les documents ici. Je pense que cala vaut
mieux.
Un
silence, puis une voix plus désagréable
répondit :
-
Vous avez sans doute raison, mais administrativement, je doute que
ce soit la bonne solution…
-
Sans vouloir vous manquer de respect, je crois qu’elle
s’en fiche.
Je
n’en entendis pas plus car déjà, les songes m’avaient
reprise.